Le hérisson collectionneur de ballons : une passion qui ne manque pas de piquant
Hubert collectionne les ballons depuis toujours. Un loisir parfaitement raisonnable, à condition d’oublier un détail : Hubert est un hérisson. Et chez lui, chaque nouvelle acquisition possède une espérance de vie particulièrement courte.
Une passion née très jeune
Hubert avait une passion.
Une vraie.
Le genre de passion qui vous fait vous lever le matin avec une raison de vivre, économiser pendant des semaines et traverser toute une forêt parce qu’un écureuil vous a signalé une affaire exceptionnelle à trois clairières de là.
Hubert collectionnait les ballons.
Ce qui, pour un hérisson, constituait déjà un choix de loisir assez audacieux.
Tout avait commencé lorsqu’il était petit.
Un jour de printemps, Hubert avait aperçu un magnifique ballon rouge accroché à une branche. Il flottait doucement dans le vent.
C’était rond.
C’était léger.
C’était coloré.
C’était magnifique.
Il décida immédiatement qu’il en ferait collection.
— Hubert… dit sa mère.
— Oui maman ?
— Tu es un hérisson.
— Je sais.
— Et ça, c’est un ballon.
— Je sais.
— Tu vois où je veux en venir ?
— Tu trouves que le rouge ne me va pas ?
Sa mère abandonna.
La plus grande collection de la forêt
Quelques années plus tard, Hubert annonçait fièrement posséder 127 ballons.
Personne ne les avait jamais vus.
Un jour, un lapin particulièrement curieux demanda à visiter sa collection.
Hubert accepta et ouvrit une grande armoire.
À l’intérieur se trouvaient des dizaines de petites boîtes soigneusement étiquetées.
Quelques pièces remarquables de la collection Hubert :
- Ballon rouge — printemps ;
- Ballon bleu — trouvé près de la rivière ;
- Ballon anniversaire — très belle journée jusqu’à 14 h 32 ;
- Ballon vert — durée de vie : onze secondes ;
- Ballon mystère — Hubert ne se souvient plus de sa couleur.
Le lapin regarda les boîtes.
Puis Hubert.
Puis de nouveau les boîtes.
— Ils sont où, les ballons ?
— Là.
— Mais ils sont crevés.
— Ils sont archivés.
Pour Hubert, un ballon éclaté ne quittait jamais la collection.
Il changeait simplement de catégorie.
Le principal problème
Hubert avait pourtant essayé d’être prudent.
Très prudent.
Lorsqu’il achetait un ballon, il le tenait le plus loin possible de son corps.
Il avançait lentement.
Il évitait les mouvements brusques.
Il retenait parfois sa respiration.
Cela ne changeait rien.
POC !Un piquant suffisait.
Parfois même, Hubert ignorait lequel était responsable.
Avec les années, il développa une capacité impressionnante à reconnaître la gravité d’un accident uniquement au bruit.
— Poc.
Petit ballon.
— POC !
Ballon moyen.
— PAAAAF !
Modèle familial probablement trop gonflé.
L’opération « zéro piquant »
Hubert décida finalement de prendre le problème au sérieux.
Il commença par placer des bouchons en liège sur ses piquants.
Un par un.
Il lui fallut toute une matinée.
Lorsqu’il eut terminé, il ressemblait à un porte-bouteilles ambulant.
Mais ça fonctionnait.
Pendant exactement sept minutes.
Puis un bouchon sauta.
POC.Hubert nota immédiatement dans son carnet :
Prototype 1 : prometteur.
Défaut : bouchons traîtres.
Il essaya ensuite la mousse.
Puis du coton.
Puis une combinaison rembourrée tellement épaisse qu’il ne pouvait plus plier les pattes.
Deux écureuils durent le faire rouler jusqu’à chez lui.
— Ça va, Hubert ?
— Parfaitement.
— Tu es coincé dans un buisson.
— C’était prévu.
Le ballon ultime
Puis, un matin, Hubert le vit.
Il était énorme.
Parfaitement rond.
Et surtout… jaune.
Un jaune éclatant, visible depuis l’autre bout de la clairière.
Hubert resta immobile.
Il venait de trouver la pièce maîtresse de sa collection.
Le propriétaire du ballon, un vieux lapin qui tenait une petite fête, accepta de le lui donner.
— Tu es sûr ? demanda le lapin.
— Absolument.
— Tu veux peut-être que je te le transporte ?
— Monsieur, je collectionne les ballons depuis quinze ans.
— Justement.
Le transport du siècle
Hubert prépara l’opération pendant deux jours.
Il construisit un petit chariot.
Au centre, il fixa un long support auquel serait attachée la ficelle du ballon.
Ainsi, le ballon resterait à plus d’un mètre de lui.
Il établit même un itinéraire.
Pas de branches basses.
Pas de ronces.
Pas de chats.
Pas d’enfants.
Et surtout aucun autre hérisson dans un rayon de vingt mètres.
À neuf heures, le départ fut donné.
À neuf heures douze, Hubert avait parcouru environ trente mètres.
À neuf heures vingt, cinquante.
À dix heures, il aperçut enfin sa maison.
Le ballon était toujours intact.
Hubert commença à trembler.
Cette fois, ce n’était pas le vertige. Marcel la taupe aurait pu confirmer.
C’était l’émotion.
Un événement historique
La nouvelle circula rapidement.
Hubert avait ramené un ballon entier chez lui.
ENTIER.
Les animaux arrivèrent de partout.
Lapins, écureuils, renards… même Marcel fit le déplacement, après avoir vérifié que le trajet ne comportait aucune descente trop raide.
Le ballon jaune fut installé au milieu du jardin.
Tout le monde l’admirait.
— Quinze ans de collection, déclara Hubert. Et enfin une pièce en état d’origine.
— Fais une photo avec ! proposa un écureuil.
Hubert se figea.
L’idée était excellente.
Et extrêmement dangereuse.
La photo de trop
Hubert s’approcha.
Doucement.
Un pas.
Puis un autre.
Le ballon flottait derrière lui.
Tous les animaux retenaient leur souffle.
— Encore un peu à gauche ! cria le photographe.
Hubert bougea de trois centimètres.
Il sourit.
POC !Silence.
Le ballon jaune disparut.
Un morceau de caoutchouc retomba lentement sur l’herbe.
Personne ne bougea.
Hubert non plus.
— Personne ne quitte cette clairière.
L’enquête commence
Hubert refusa immédiatement d’accepter l’explication évidente.
— Ce n’est pas moi.
— Hubert…
— J’étais à vingt-sept centimètres.
— Tu as des piquants de trois centimètres.
— Exactement. Il manque vingt-quatre centimètres.
L’argument était difficile à contester.
Hubert transforma donc son jardin en scène de crime.
Une ficelle fut installée autour du ballon décédé.
Les témoins furent interrogés.
Le photographe dut préciser sa position.
Le lapin propriétaire du ballon fournit l’heure approximative du gonflage.
Même le vent fut considéré comme suspect pendant quelques minutes.
Une forêt pleine de suspects
Le premier suspect fut un écureuil.
Il avait été aperçu avec une noisette particulièrement pointue.
— Où étiez-vous au moment du POC ?
— Sur l’arbre.
— Vous pouvez le prouver ?
— J’habite dedans.
Hubert nota :
Alibi convenable. À surveiller quand même.
Le deuxième suspect fut Marcel.
— Où étiez-vous ?
— À quatre mètres.
— Pourquoi ?
— J’ai vu le ballon et j’ai préféré garder mes distances.
Hubert hocha la tête.
Il comprenait parfaitement ce genre de prudence.
Marcel fut immédiatement innocenté.
Une reconstitution particulièrement inutile
Le lendemain, Hubert organisa une reconstitution.
Évidemment, personne ne voulut utiliser un véritable ballon.
On prit donc une citrouille.
Ce choix ne servait absolument à rien, mais tout le monde trouvait cela plus sérieux.
Hubert reprit exactement sa position.
Le photographe également.
On mesura les distances.
On étudia le vent.
On examina chaque brin d’herbe.
Puis un lapin remarqua quelque chose.
— Hubert ?
— Oui ?
— C’est quoi, ça ?
Dans l’herbe se trouvait une minuscule punaise.
Tout le monde se rapprocha.
Sauf Hubert.
Il avait appris certaines choses.
Le véritable coupable
À ce moment précis, un escargot traversa tranquillement la scène.
— Ah ! Ma punaise !
Silence général.
Hubert se retourna lentement.
— Votre quoi ?
L’escargot expliqua qu’une petite punaise s’était collée sous sa coquille plusieurs jours auparavant.
Il pensait l’avoir perdue dans la clairière.
Hubert regarda la punaise.
Puis l’escargot.
Puis les restes de son ballon.
JE SUIS INNOCENT !Toute la forêt applaudit.
Hubert n’avait pas crevé son ballon.
Pour la première fois de sa vie, ses piquants n’étaient responsables de rien.
Les chiffres totalement officiels
Selon l’Institut international des collections parfaitement incompatibles avec leur propriétaire :
- 74 % des hérissons préfèrent collectionner des objets solides ;
- 21 % refusent de répondre depuis l’incident du château gonflable ;
- 4 % collectionnent les ballons à distance ;
- 1 % correspond à Hubert.
L’Institut précise également qu’un ballon placé à proximité d’un hérisson possède une espérance de vie située entre trois secondes et « ça dépend du vent ».
Les chercheurs demandent davantage de financements.
Personne ne sait pourquoi.
La cérémonie de l’innocence
Pour célébrer son innocence, les animaux organisèrent une petite fête.
Le lapin qui lui avait offert le ballon jaune arriva avec une surprise.
— Hubert, après tout ce que tu viens de vivre, tu mérites ça.
Il lui tendit un nouveau ballon.
Rouge.
Magnifique.
Parfaitement gonflé.
Hubert avait les larmes aux yeux.
— Vous êtes vraiment formidables.
Il oublia momentanément quinze années d’expérience.
Il ouvrit les bras.
Et serra le ballon contre lui.
POC.Personne ne parla.
Hubert regarda le morceau de caoutchouc accroché à l’un de ses piquants.
— Celui-là, c’est moi.
Conclusion
Aujourd’hui, Hubert possède 129 ballons.
Deux seulement sont encore gonflés.
Ils sont conservés dans une pièce spécialement aménagée, derrière une vitre, à six mètres de son fauteuil.
Hubert ne peut pas les toucher.
Il ne peut pas les déplacer.
Et il doit demander à un lapin lorsqu’il souhaite faire la poussière.
Mais peu importe.
Une collection n’a jamais besoin d’être pratique.
Elle doit simplement rendre son propriétaire heureux.
Et éventuellement survivre à son propriétaire.
« Un ballon crevé reste un ballon. Il prend juste beaucoup moins de place. »
— Hubert, collectionneur et principal danger pour sa propre collection
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